
...et après ça j’me suis allongée sur mon lit et j’ai fermé les yeux. J’avais jamais autant rêvé, jamais autant pleuré. Mes yeux, ils réclamaient leur reste. J’étais d’venue aveugle. Aveugle au bonheur. Et mes yeux ils en pouvaient plus d’voir des horreurs. Parce que même mes rêves c’étaient devenus des horreurs. Ma vie j’savais pu à quoi elle ressemblait, et plus j’y pense, plus j’me demande où elle était passée, la vie. J’crois bien qu’elle avait déserté ma tête d’puis bien longtemps. Non. En fait j’crois qu’elle l’a jamais vraiment habitée, ma tête. La vie c’est un mot dont j’ai bien longtemps cherché la définition, j’l’ai aperçue une fois, sur une page de mon existence que j’ai tournée trop vite, j’ai pas eu le temps de lire la définition. Comme Perceval et son Graal, c’est une quête où j’ai échouée lamentablement. Ma vie elle vaut plus rien, maintenant. Ma vie j’en veux plus. Elle m’est passée sous l’nez, j’ai pas réussit à la choper à temps. Tant pis. Elle se repointera plus maintenant, c’est trop tard. Beaucoup trop tard. Tout est derrière moi, j’ai plus rien devant. J’suis arrivée au bout du chemin. Le peu de temps qu’il me reste je le passerais à boiter sur une route bancale et à regretter toute ma vie c’que j’ai jamais osé dire, c’que j’ai jamais osé faire, et tout c’que j’ai perdu, par ma faute. J’ai eu la naïveté de penser qu’un jour le temps recouvrirait de poussière tous ces souvenirs douloureux. Que dalle. Comme si Dieu faisait la poussière sur ces p’tits souvenirs là pour qu’il soit sûr que j’oublie pas et que j’culpabilise, pour être sûr que ça me rongera jusqu’à la moelle, jusqu’à la fin. Il a réussit Dieu. Il est fort ce con. Alors comme ça j’ai passé 60 longues années à me morfondre sur une connerie de jeunesse. J’regarde défiler les jours depuis tout ce temps, chaque seconde, avec pour seul réconfort le fait que j’me rapproche de la fin.
Ce soir c’est la première fois depuis longtemps que j’sens mes liens se défaire. Sans personne pour les refaire. Soulagée. J’crois qu’mon heure est venue. J’sens le souffle de la mort sur ma peau. C’est pour bientôt. C’est pour très bientôt... le peu de vie qui me reste me quitte. Mon dernier souffle, mon dernier souffle...